L’internement administratif helvétique

La Cité

 

Les heures sombres de l’internement administratif helvétique

CHRISTOPHE VUILLEUMIER [6 MARS 2017]

Le 22 février dernier, le Conseil fédéral décidait de lancer un nouveau programme national de recherches (PNR) sur le thème «Assistance et coercition – passé, présent et avenir» en complément des travaux de la Commission indépendante d’experts mise sur pied par les autorités fédérales en juillet 2015. Une commission chargée d’étudier la question taboue des placements administratifs ordonnés avant 1981 dans les cantons helvétiques, et qui a pour mission de produire un rapport de recherches détaillé à l’attention du Conseil fédéral pour la fin de l’année 2018¹.

La démarche adoptée par la commission est inévitablement complexe. Rien n’est laissé au hasard, jusqu’au choix de communiquer très largement sur les activités de la Commission — une différence notable avec la Commission Bergier instituée dans les années 1990 — afin de garantir la transparence des recherches auprès de la population concernée par l’internement administratif!

À Genève, le Conseil d’État répondait en septembre 2012 à la question d’une députée sur les éventuelles mesures d’internement administratif prises dans le canton entre 1942 et 1981. Les autorités cantonales relevaient notamment que l’ensemble des fonds d’archives liés à la problématique de l’internement administratif représente quelque 500 mètres linéaires, parmi lesquels le fonds de la Société genevoise d’utilité publique dont les documents les plus anciens concernent des délinquants envoyés en Australie ou en Amérique du Sud.

Le Conseil d’État signalait d’autre part que les dossiers des enfants mineurs nés avant 1982, pris en charge par l’ancien service de la protection de la jeunesse, avaient été détruits sur décision de la Conférence suisse des directeurs de services de la protection des mineurs au nom du droit à l’oubli².

Sans entrer dans des arguties juridiques, il semble évident que ce droit à l’oubli se heurte au devoir de mémoire que nombre de personnes revendiquent à présent. Un droit à l’oubli ayant non seulement entraîné des destructions de documents par décision administrative, mais également des liquidations par choix délibéré d’enterrer un passé institutionnel nauséeux.

Une constatation supplémentaire s’impose pour les archives genevoises mais qui peut être avancée pour l’ensemble des cantons: il n’existe pas de fonds concernant exclusivement l’internement administratif, mais bien des fonds de natures fort différentes, impliquant des investigations croisées longues et difficiles, rendant le travail des historiens, confrontés à un passé rendu partiel car partial, fort complexe.

UNE MESURE DISCRÉTIONNAIRE

Il convient de rappeler en quelques mots ce qu’est l’internement administratif au XXe siècle en Suisse. Une forme de détention décidée non pas par le pouvoir judiciaire mais par le pouvoir exécutif, et dont le but n’était pas de punir des crimes mais de prévenir ces derniers en internant les personnes suspectes durant un délai déterminé par l’administration. Une mesure qui s’est éteinte en 1981, à l’exception de la détention administrative encore en usage pour les personnes renvoyées de Suisse.

Un exemple peut être cité puisqu’il a été largement étudié par l’historien Yves Collaud, l’exemple ô combien emblématique vaudois!³ Le Canton de Vaud a en l’occurrence connu quatre lois faisant usage de l’internement administratif, soit la loi de 1906 sur le traitement des alcooliques, celle de 1939 sur les malades mentaux et autres psychopathes, celle de 1947 sur la prévoyance sociale et l’assistance publique, et celle de 1942 sur l’internement administratif des éléments dangereux pour la société, initiée en 1935 par le député Georges Bridel qui s’inquiétait des individus fainéants ou faisant preuve d’inconduite les entraînant potentiellement à être assistés⁴.

L’administration, après avoir ciblé les alcooliques, et les personnes handicapées, tournait ainsi son attention en plein milieu de la Seconde Guerre mondiale vers une population spécifique, à savoir les prostituées et les souteneurs, ou du moins les personnes considérées comme tels. Instaurant de manière officielle la mise en place de la Commission cantonale d’internement administratif dont les membres — avocats, médecins, le plus souvent députés — étaient nommés par le Conseil d’État, la volonté hygiéniste du gouvernement cantonal visait à éradiquer une frange de la société jugée dangereuse en cette période troublée. Une décision qui intervenait la même année que la fermeture définitive des frontières décidée par le Conseil fédéral empêchant tout espoir de fuite et de survie à un nombre important de réfugiés juifs.

Suite de l’article sur le site de La Cité :

www.lacite.info/invites/heures-sombres-internement-administratif

 

 

 

 

 

Nouvelle parution “Quel est le salaud qui m’a poussé? Cent figures de l’Histoire suisse”

Ce livre est une galerie de portraits ouverte aux Suisses de tous temps et de tous styles. Une place y est faite aux figures emblématiques de l’Histoire, hommes d’état, généraux et personnalités au destin national. À leurs côtés le lecteur découvrira les acteurs de la petite histoire, aventuriers, savants oubliés, voyageurs extraordinaires. « Quel est le salaud qui m’a poussé ? » – allusion à un épisode de la bataille de Sempach revisité par des générations de potaches – montre que la petite Suisse a donné naissance à un nombre impressionnant de figures singulières, insolites, passionnantes.

Une trentaine d’historiens y ont apporté leur contribution, offrant à l’ouvrage, par l’étendue de leurs savoirs et de leurs points de vue, une diversité qui fait son attrait.

Sous la direction de Frédéric Rossi et Christophe Vuilleumier,

Avec des contributions de David Alliot, Danilo Baratti, Maurizio Binaghi, Claude Bonard, Maxence Carron, Landry Charrier, Alain Corbellari, Francesco Della Casa, Marianne Derron, Dominique Dirlewanger, Justin Favrod, Laurent Flutsch, Paul Garbani, Nicolas Gex, Benoît Girard, Monika Gisler, Irène Herrmann Palmieri, Daniel Jaquet, Jean-Jacques Langendorf, Christine Le Quellec Cottier, Flavio Maggi, Olivier Meuwly, Jean-Daniel Morerod, François Noirjean, Marc Perrenoud, Pierre Rime, Alain-Jacques Tornare, Patrick Vallon, Sandrine Vuilleumier


				
					

Nouvelle parution “L’honneur au service du diable, crime de guerre et cruauté ordinaire “

« L’honneur au service du diable, crime de  guerre et cruauté ordinaire », publié aux éditions Slatkine/Société d’Histoire de la Suisse Romande, signé par M. Olivier Meuwly, M. Hervé de Weck, M. Claude Bonard et moi-même, et préfacé par M. Dick Marty.

La Cité

L’Histoire, un rempart contre les crimes de  guerre?

FABIO LO VERSO (13 DÉCEMBRE 2016)

La guerre, une affaire ordinaire? Cet ouvrage, sérieux et mordant, fruit de la collaboration entre quatre historiens suisses *, questionne les notions de crime de guerre et contre l’humanité à travers une interrogation tranchante: quelle crédibilité, ou quelle confiance, apporter aux récits de guerre «sans une analyse méthodique permettant de recouper les faits réels»?

L’honneur au service du diable analyse le cas du général nazi Hans Schaefer, combattant sur le front de l’Est en 1943. «Appartenant à une caste imprégnée d’honneur et de fierté», il a été retenu innocent des crimes perpétrés par le régime hitlérien. Le travail d’investigation de Claude Bonard sur les témoignages et les faits de la bataille de Marseille, qui marqua en 1944 la capitulation du général Schaefer, sert de base à l’analyse méthodique de Christophe Vuilleumier — initiateur de ce projet éditorial — Hervé de Weck et Olivier Meuwly.

L’ensemble de cette partition à plusieurs mains oscille entre deux pôles. L’un, plongé dans l’obscurité, laisse transparaître les ficelles de l’impunité des responsables de crimes de guerre, se jouant de la notion d’imprescriptibilité, dont «les charmes illusoires risquent souvent de nous faire succomber», prévient Olivier Meuwly. L’autre, s’offrant à la lumière de la vérité, fait la part belle à l’expertise honnête et rigoureuse, dépassant l’aveuglement idéologique, source de blocages, et exhortant à ne pas confondre, comme le fait Hervé de Weck, histoire et mémoire, «deux approches du passé radicalement différentes».

En parcourant les 165 pages de cet essai paru chez l’éditeur genevois Slatkine, on a l’impression de percevoir l’écho tragique de l’enlisement du conflit syrien et de l’impuissance de la soi-disant «communauté internationale». L’Homme «serait-il donc frappé par une malédiction le condamnant à continuellement s’entre-tuer dans l’abominable tragédie de son histoire?» se demande Christophe Vuilleumier. Mais à travers ces pages, on est surtout saisi par l’ambition de ce collectif d’auteurs de faire de l’Histoire un rempart contre les crimes de guerre. Ce que les lois, «qui viennent à présent dire le bon et le mauvais», ne permettent pas.

Inaction et silence sont peut-être les pires ennemis de la paix. Il reviendrait aux gouvernements d’agir, et aux médias de dire la vérité, à condition qu’elle soit désintéressée. Mais, dans le huis clos mortifère des intérêts des Etats et des rédactions, les non-dits se multiplient, stérilisant les consciences. «La vérité sur les guerres nous aidera peut-être à démystifier certains de ses aspects, que d’aucuns ne manquent pas d’exalter», analyse, dans la préface, Dick Marty, ex-parlementaire fédéral, célèbre pour son enquête sur les prisons secrètes de la CIA. «Elle nous aidera peut-être à considérer et poursuivre les crimes contre la paix, avant même de devoir appréhender les crimes de guerre.» Voilà qui devrait être une affaire ordinaire.

 

RECENSION PARUE DANS L’ÉDITION DE DÉCEMBRE 2016

 

* Christophe Vuilleumier, expert de l’histoire helvétique du XVIIe et XXe siècles; Claude Bonard, auteur de divers ouvrages sur l’histoire militaire et sur les relations polono-suisses; Hervé de Weck, ex-rédacteur en chef de la Revue militaire suisse; Olivier Meuwly, responsable de la série Histoire dans la collection du Savoir suisse.

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